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L’autre côté du Paradis: la vie dans le nouveau Cuba

L’autre côté du Paradis: la vie dans le nouveau Cuba

La pâtisserie et le bar, El Caribeño, se trouvent au rez-de-chaussée d’un immeuble à appartements dont les coins sont éclaboussés de moisissures noires. Il y a habituellement plus de gens dans les marches des escaliers qu’au bar: quand il y a une averse soudaine et qu’ils attendent une quinzaine de minutes, le temps que le ciel se dégage, quand personne n’a d’argent pour un verre ou un TuKola, quand les appartements sont plus chauds que les rues. Des Ladas russes sont garées dans le Partido Comunista de Cuba Parqueo voisin. Il y avait coûtume d’avoir une petite enseigne à l’extérieur du El Caribeño, avec des palmiers se berçant, rassurants, autour du nom du bar au coin de la rue, mais elle a été enlevée. L’enseigne a de toute façon toujours été facile à manquer, perdue au travers de néons beaucoup plus grands pour les bars, restaurants, cabarets, musique, musique, musique, des attractions multiples de ce voisinage hautement touristique composé de foules de Canadiens, d’Italiens, d’Anglais.

Ici au Vedado, les clubs de jazz sombres sont faits de bois et de velours avec des miroirs. L’océan se fracasse sur le malecon juste en bas de la côte et des hotels où le gangster Meyer Lansky recevait starlettes et chanteurs dans les années cinquante, et des rideaux blancs flottent autour des colonnes dans les restaurants d’une vingtaine de manoirs de barons du sucre. Le Vedado est, mine de rien, suspendu dans le passé nostalgique du pays, traversé par le swing, le mot slang cubain pour le charme, la personnalité, le style—même le slang renforce l’illusion! Sinatra pourrait avoir siroté un daiquiri juste ici, les frondaisons des palmiers qui ondulent dans les brises salées semblent murmurer. Il y a des manoirs avec des moulures fleuries et des palmiers épais qui font de l’ombre dans les cours, des immeubles d’appartements avec des fenêtres en hublot et des marches délicates en porte-à-faux, de larges balcons sur lesquels des femmes mûres se penchent, louchant sous le soleil et fumant des cigarettes qui jonchent la rue de tabac cubain. Quelques structures du voisinage ont reçu des liftings ou des travaux de peinture, d’autres sont galeuses avec des flaques de peinture qui s’effilochent de semaine en semaine.

L’immeuble qui abrite l’El Caribeño est dans cette dernière catégorie. Les touristes assoiffés qui piquent une tête n’entrent habituellement pas. Le patio du front de mer de l’Hôtel Nacional avec ses fauteuils en osier, sa pelouse fraîchement coupée, et sa fontaine murmurante avec au mur la photo de précédents visiteurs comme Naomi Campbell, est à un coin de là. L’El Caribeño est à l’extérieur aussi mais il est éclairé par des lampes fluorescentes et meublé avec des chaises métalliques collantes au lieu d’osier, et il est sur une rue encombrée près du très élevé et vide hotel Capri. Une plaque de métal pend dans l’air des rénovations en cours au Capri et l’océan se perd parmi les figures délavées, les échafaudages et la poussière persistante. La radio joue du reggaeton ou de la pop locale, pas du Buena Vista Social Club, et les seules images sur le mur sont des posters de la Cristal, la bière locale. Mais cet endroit reçoit quand même un client ou deux. Les Mojitos ne coûtent que cinq pesos en moneda nacional (monnaie nationale) dans laquelle les Cubains reçoivent leur salaire, ou 20 cents en pesos cubains convertibles, la monnaie du touriste alignée sur le dollar U.S. Ici, dans un coin du centre-ville qui s’adresse aux touristes brandissant des CUC avec un prix affiché à $3 le verre, c’est un bar que les gens de la place peuvent se permettre.

Pour sûr, ce ne sont pas de grands mojitos. Des barmen courbés versant quatre (cinq? six?) cuillérées de sucre dans un verre contenant un dur rhum en peso, un zeste de jus de lime tiré d’une boite Tetra Pak, un bouquet anémique de menthe, et pour couronner le tout, de l’eau du robinet. Ce fut en fin de compte, ce qui composa mon premier vrai mojito, que j’ai bu rapidement à vingt ans en prétendant comprendre ma conversation avec deux hommes charismatiques qui m’avaient amenée là et un ami du bar a qui j’ai murmuré l’unique phrase que j’avais comprise, que les mojitos étaient très peu chers, juste un dollar chacun. Longtemps après, j’ai fréquenté une table arrière avec une élève de l’Université de La Havane appelée Lucia et un groupe en rotation d’étudiants contents de payer quelqu’un qui leur fasse un drink. Et une période de temps après ça, Adrian, un jeune musicien de jazz qui vivait de l’autre côté de la rue dans un appartement ayant appartenu à la famille (Che) Guevara, a souri en coin lorsque je lui ai suggéré de venir avec moi au El Caribeño pour un verre rapide après l’une de nos entrevues. Il y avait tant d’autres endroits meilleurs d’ouverts depuis que Raúl était en poste, disait-il. Je voulais presqu’aussi l’éviter après avoir déménagé à La Havane et commencé à servir moi-même des drinks à l’appartement que je louais, ou arrêter de boire des mojitos en même temps.

La Havane se dévoile en fragments construits les uns sur les autes, comme une chute d’eau constante de places et de scènes. Le prix des drinks est négociable. La troupe de gens en dehors d’une station-service ou à un arrêt de bus est une ligne inflexible et infranchissable. La Lada russe ou le vieux tacot américain—une Ford branlante ou une Studebaker, avec une porte ne lui correspondant pas ou un ornement de capot—est un taxi. Cette lourde poussette ne cache pas un bébé husky mais cinq douzaines de tasses de yogourt du marché noir vendues de porte à porte sous une couverture de dentelle. Conséquemment, le supermarché est la pire place possible pour acheter de la nourriture, mais les stations-service sont les endroits les plus fiables pour trouver du vin pas cher, excepté pour quelques mois lorsque l’homme d’affaires s’occupant de la compagnie de vin est mort dans des circonstances nébuleuses et qu’il y a eu une enquête diplomatique et la production s’est arrêtée et il n’y a plus eu de vin à bas prix nulle part dans l’île.

La Havane a capté mon imagination à cause de son drame omniprésent et de son incertitude, mais aussi parce que j’y ai d’abord pensé en termes de couches. Les bars que je ne trouvais pas aussi importants, les mécanismes informels pour traverser la ville et trouver de la nourriture, les gens dont la diversité et la révolte émergeaient en fragments bien cachés—des détails séduisants et fascinants.

Parce que non seulement La Havane était-elle romantique et imprégnée de drame, d’histoire et d’humour, mais elle était inexplicable et étrange, loin des clichés que j’avais entendu ou lu à propos de la ville. Le fait était, il y avait une diversité énorme, une rébellion, et une sophistication parmi les jeunes gens que j’ai rencontré. Quelques-uns dansaient des salsas sinueuses, mais ils ne pouvaient se rendre aux concerts de la Casa de la Música, l’endroit principal pour touristes de la salsa et du casino. D’autres préfèrent donner de la tête dans des amphitheatres délabrés environnant la ville avec d’autres anarchistes auto-proclamés. Presque tous portaient des jeans, pas les bermudas en lycra que les nouvelles rapportent et aucun d’entre eux ne conduisait de vieilles autos. Des mois après que la confiance se fut créée autour de sessions d’étude et après de soirées à boire et à débattre de politique, j’ai vu ces Cubains se passer des copies de People ou des torchons politiques espagnols, leur clé USB chargée de Portishead ou Daddy Yankee, de copies soigneusement préservées de L’insoutenable légèreté de l’être entre des couvertures de papier brun pour la discrétion.

Longtemps après, j’ai découvert que vous pouviez acheter cinq mojitos pour un dollar au El Caribeño, pas juste un, j’ai passé un an à voyager dans les deux sens entre La Havane et Mexico, poursuivant des entrevues commencées juste après que Raùl eut pris formellement la présidence en 2008. Alors j’ai déménagé à Cuba pour passer plus de temps là. Je voulais rassembler des histoires de jeunes Cubains d’aujourd’hui vivant dans cet oreiller fragile de la transition du temps; je voulais savoir à quoi leur Révolution ressemblait.

Et longtemps après le romantisme d’être un étranger dans une nouvelle terre déteinte, après des négociations de prix avec les taxis gitans, après que la frustration du marché noir de la poursuite de la nourriture soit devenue une maladie plus grande, après avoir écouté tant d’histoires de privations et d’indignités supportées pendant les pires jours post-URSS, la pauvreté et la prosaïque description des familles brisées dans le détroit de Floride, après avoir vu des obstacles inattendus survenir le long de sentiers bien balisés pour sortir de Cuba et même des sentiers pour une vie meilleure dans le pays, après que j’ai commencé à suspecter que je ne connaissais pas ceux qui m’entouraient ou quelles étaient leurs intentions, et après que j’eus commencé à aspirer à quelque chose qui était simplement ce qu’elle disait qu’elle était, sans revision ni note en bas de page, la grâce est restée. Cette grâce entièrement créée par les gens dans les pages qui suivent.

Extrait adapté de The Other Side of Paradise: Life in the New Cuba de Julia Cooke. Disponible chez Seal Press, membre du Perseus Books Group. Copyright 2014.

The Other Side of Paradise
“Ce coup d’oeil irrésistible dans le Cuba d’aujourd’hui met en avant-plan une prose très vivante et l’oeil le plus pénétrant pour le détail. Les contradictions et les ajustements improvisés dans cette étrange société sont présentés en une série de portraits vitaux par l’auteur, Julia Cooke, dont la sympathie ne contrevient jamais à sa recherche de l’insaisissable vérité.”—Phillip Lopate

“Dans une série de portraits deliés, Cooke documente de façon experte ce qu’il en est d’être la dernière génération, la jeunesse perdue de Cuba—les adolescents de la transition, avec leurs contradictions, leurs chagrins et leurs callosités. The Other Side of Paradise est une lecture qui tire les larmes, pleine de vitalité et de compassion”— Deb Olin Unferth, auteur de Revolution

“Avec des reportages de première qualité et un oeil pour le détail, Cooke plonge profondément dans le Cuba post-Fidel pour livrer un compte-rendu intime, exubérant et poignant des vies passées à attendre le changement.”-Elisabeth Eaves, auteur de Wanderlust: A Love Affair with Five Continents

http://www.amazon.com/The-Other-Side-Paradise-Life/dp/1580055311


Julia Cooke
Julia Cooke écrit pour Virginia Quarterly Review, Conde Nast Traveller, et des canaux variés de The Atlantic. Ses reportages internationaux sont apparus dans Monocle, le Wall Street Journal, et Metropolis, et elle a écrit divers essais personnels pour le Paris Review Daily, The Christian Science Monitor, et Guernica.

Elle a écrit sur ses expériences d’achat de mets gastronomiques sur le marché noir havanais, a couvert la première et seule foire du sexe à Mexico, a profilé les plus prolifiques auteurs de design aux USA et une jeune prostituée à La Havane et elle a exploré les failles dans la planification qui ont conduit à l’étalement urbain de Mexico. Juila est la récipiendaire de bourses de recherche du Centre Norman Mailer et de l’Université Columbia. Après cinq ans à Mexico et à La Havane, elle vit actuellement à New York, où elle enseigne l’écriture à The New School.

Son premier livre est The Other Side of Paradise: Life in the New Cuba, un documentaire narratif à propos de la jeune culture dans le La Havane post-Fidel. Elle écrit aussi (quelquefois) sur le blog Rum & TuKola.

www.julia-cooke.com Avril 2014 Cet article fait partie du numÉro de avril 2014 de What’s On La Havane Le meilleur guide culturel mensuel de voyage À La Havane Téléchargez notre dernier numéro de What’s On La Havane, le guide de voyages, de culture et de loisirs le plus complet sur tout ce qui se passe à La Havane, la mystérieuse et grouillante capitale de Cuba. Nous incluons des articles provenant de tous les coins de Cuba écrits par les meilleurs auteurs internationaux de voyage et de culture spécialisés sur Cuba. Notre revue digitale mensuelle en ligne peut aussi être consultée en anglais et en espagnol.


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