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Zona Franca : méga exposition d’art cubain

Zona  Franca : méga exposition d’art cubain

Zona Franca, promue comme la plus importante exposition d’art cubain de tous temps occupe, à l’instar de la onzième Biennale, l’espace de La Cabaña, mais cette fois-ci à partir d’un travail de commissariat plus épuré et intentionnel, comprenant plusieurs axes thématiques, énoncés par les organisateurs, à savoir identité, mémoire, construction de l’histoire, territoire, communication et discours sur l’histoire même de l’art, abordés par plus de 240 créateurs, dont l’œuvre se caractérise par la diversité d’esthétiques, de philosophies, de techniques, de dimensions, de supports…

Comme l’annonçait déjà la performancede René Francisco, les perspectives, les interrogations et les doutes soulevés depuis le 17 décembre de l’an dernier par les déclarations des présidents Obama et Castro sur l’établissement des relations entre Cuba et les États-Unis, sont repris par plusieurs propositions. Tel est le cas de A volar, de Gilberto Frómeta, même si l’artiste assure qu’il s’agit d’un hommage aux enfants, par le biais de petits bateaux et avions en papier, et plus explicitement de Carrera de relevo, de Michel Mirabal. Les drapeaux cubains, faits de petits grains de riz, proposés habituellement par l’artiste, sont maintenant accompagnés de drapeaux nord?américains, de douilles de balles et d’une sculpture de la vierge de la Caridad del Cobre, patronne de Cuba.

La relation conflictuelle avec l’histoire (cubaine et universelle) affleure à plusieurs reprises, depuis la série Generación del Titanic de Joel Jover, qui s’inscrit dans une sorte de « poétique de la déception », déjà abordée par la littérature, jusqu’aux Ensueños recurrentes de David Velázquez, hanté par des doutes et expectatives engendrés par la nouvelle étape qui semble s’ouvrir dans son pays. Un homme debout face à une source d’eau avec les bras ouverts soutenant des seaux (Súplicas, 2015) nous fait réfléchir sur ce qu’on attend, sur ce qu’on souhaite, sur ce qu’on supplie.
Un autre regard sur l’histoire, cette fois-ci à partir du futur, telle est la proposition de Luis Enrique Camejo dans Ruinas futuras. L’artiste renonce à la luminosité de l’espace, à l’huile, à l’acrylique, pour dessiner le plus nettement possible les restes de sites aujourd’hui emblématiques (Bibliothèque nationale, université de La Havane, glacier Coppelia…) et s’amuse avec la représentation tridimensionnelle d’objets trouvés et expliqués par de présumés archéologues à partir de ces ruines. La pièce de la série Atlas (costa norte de La Habana) de Alan Argüelles est un souvenir dramatique des ceux qui, en essayant d’arriver aux côtes nord-américaines, ont été avalés par les eaux. Il s’agit, apparemment, d’une mer ondulée peinte en huile sur toile mais qui, sous l’effet de la lumière, montre une longue liste de noms que l’encre sympathique empêche de lire à simple vue.

El peso de la Historia (des rectangles d’encre peints sur le mur, qui représentent le poids de l’encre et le calcul de la surface occupée, œuvre réalisée à partir de livres et documents essentiels pour le devenir de l’histoire universelle, dans le cas des livres et, de l’histoire cubaine, dans celui des documents) de Reynier Leyva Novo ; Con la historia no se juega, et La historia es de quien la cuenta de Duvier del Dago, annoncent, d’après leur titre, l’intérêt pour ce devenir déchirant, contradictoire et inquiétant, qui passe ensuite à l’Académie comme histoire. Ce souci dépasse la frontière nationale dans The Drone Wars, installation de Agustín Hernández et Reynerio Tamayo ; dans le saisissant Halloween, de Frank Martínez, qui prouve la force potentielle de la suggestion, ou dans le rapprochement solidaire du summum des « gens sans histoire », représentés dans les excellentes photographies de mendiants de Residents of New York, de Andrés Serrano.
L’abstraction, un chapitre de l’art cubain qui s’efforce de prouver sa vitalité, est représentée dans les expositions collectives Gritos del silencio, où convergent plusieurs générations, Quiero ser lo que puedas ver (photographie) et dans les expositions personnelles de Pedro de Oraá (Abstractivos) et de Rigoberto Mena (RAKA 200), pour ne citer que deux exemples d’artistes dont les esthétiques sont tout à fait différentes.

Babel (retables « médiévaux » de Rubén Alpízar), est un exemple du libre jeu avec les « classiques » de l’histoire de l’art qui nous amuse à nouveau et qui nous fait réfléchir. Il s’agit de tableaux bi et tridimensionnels, où Mondrian s’insère dans une zèbre, où Jésus-Christ (licence comprise) fait des miracles pour son propre compte, où le Cri de Munch devient l’« Alabao ! » créole ; de véritables mises en scène qui cubanisent le « grand art occidental » et qui castigant ridendo mores.Suivant cette même ligne, Zenén Vizcaíno (Ángeles caídos) incorpore dans ses tableaux des personnages de La Leçon d’anatomie ou Marat assassiné, dans des contextes inusités.

D’autres œuvres portent sur l’art lui-même, dont Dime con quién andas… de Octavio Irving Hernández Jiménez ; Renaissance de Tomás Núñez (Johnny) et Work in Progress de Jorge Luis Santos, installation qui recrée un studio ou atelier de peinture en pleine activité et El peso leve de todo lo creado de José Manuel Fors, une autre installation où l’artiste réduit une bonne partie de la création littéraire et artistique en balles de papier à recycler.

Beaucoup d’artistes n’abandonnent pas leurs modes traditionnels de faire, comme Flora Fong, qui montre avec fierté son œuvre aux côtés des propositions novatrices de ses deux enfants ; Mario García Portela, et ses paysages intimes A dos tiempos ; Eduardo Roca (Choco) et Santiago Rodríguez Olazábal, éloignés de la vision folklorisante et superficielle de la présence africaine dans l’identité cubaine ; Kcho, avec son monumental Pensador, exposé en plein air ; Roberto Fabelo ; l’érotisant Cuty ; les gravures magnifiques sur bois de Abel Barroso ; le divertimento de Eduardo Ponjuán (Gone to Beach) et les photographies, toujours magnifiques, de René Peña. Entretemps, un groupe d’enfants terribles avertit : No temas a los colores estridentes.
D’autres artistes nous surprennent, comme Arturo Montoto qui, dans ses Jardines invisibles, entoure le paysage de clôtures inquiétantes, ou Carlos Guzmán, qui combine l’art vidéo, la peinture et l’installation dans Toda tristeza es una demolición, où figurent un fauteuil de dentiste et une hélice de navire dans un environnement boisé très bien réussi, ce qui nous rappelle la célèbre rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie des Chants de Maldoror de Lautréamont, ouvrage qui a exercé une influence fondamentale sur les surréalistes. Pour sa part, Ernesto García Peña, dans ses peintures sur des portes, semble faire un clin d’œil à Eva saliendo del baño de Carlos Enríquez.   

Les stratégies et les moyens contemporains de communication attirent l’attention, entre autres, de Jacqueline Brito, qui joue avec les significations de « naviguer » dans son exposition Redes sociales ; dans la délicieuse pièce Windows colonial de Guillermo Rodríguez Malberti, et dans la proposition abstraite de Enrique Báster, Overwhelm, où l’exclusion et la censure montrent leur oreille poilue dans l’ingénieux Esquema del criterio suprimido.      

La fermeture à une heure indue de certains espaces ne m’a pas permis de compléter le parcours, et le manque d’une télécommande pour activer la vidéo m’a empêché de profiter du jeu avec les miroirs de Mabel Poblet (j’ai failli rater ceux de Rachel Valdés à mon arrivée). Heureusement, presque au moment de partir, j’ai pu admirer la vaste exposition d’œuvres en plein air : le toboggan de Stainless, fontaines ingénieuses, œuvres figuratives, abstraites, joueuses, capricieuses… Classée comme « collatérale », du fait de ne pas partager l’esprit « des rues » de la proposition de commissariat, Zona Franca est un coup d’œil incontournable sur la production symbolique cubaine la plus récente, qui laisse prêt l’esprit (mais le corps fatigué) pour un prochain marathon d’art. Attendez mes nouvelles.

Juin 2015 CET ARTICLE FAIT PARTIE DU NUMÉRO DE juin 2015 DE WHAT’S ON LA HAVANE LE MEILLEUR GUIDE CULTUREL MENSUEL DE VOYAGE À LA HAVANE Téléchargez notre dernier numéro de What’s On La Havane, le guide de voyages, de culture et de loisirs le plus complet sur tout ce qui se passe à La Havane, la mystérieuse et grouillante capitale de Cuba. Nous incluons des articles provenant de tous les coins de Cuba écrits par les meilleurs auteurs internationaux de voyage et de culture spécialisés sur Cuba. Notre revue digitale mensuelle en ligne peut aussi être consultée en anglais et en espagnol.


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